le corridor
la démarche
(…) Un poète de ce désenchantement baroque et ultramoderne, le Viennois Ferdinand Raimund, parle dans sa Couronne maléfique - une comédie populaire du début du XIXème siècle- d’une bonne fée qui donne au protagoniste, Ewald, un flambeau magique, lequel a le pouvoir de transfigurer la réalité: celui qui regarde le monde à la lueur de ce flambeau voit partout splendeur et poésie, même là où il n’y a que misère et laideur. La fée Lucina, en offrant ce cadeau à Eswald, lui révèle l’artifice, le prévient que la torche lui montrera des choses très belles, mais qui ne seront qu’illusion. Cette connaissance toutefois ne détruit pas la séduction des choses éclairées par cette lumière et la vie d’Ewald, grâce à ce don, devient plus riche. Ce flambeau n’est pas faux. Ceux qui s’en servent sans savoir qu’il embellit le monde sont trompés, parce qu’ils ne voient pas la douleur et l’abjection et s’imaginent que l’existence est harmonieuse. Mais ceux qui la refusent sont eux aussi aveugles et obtus, parce que ce don, qui illumine la grisaille du présent, fait comprendre que la réalité n’est pas seulement platitude et misère. Derrière les choses telles qu’elles sont il y a aussi une promesse, l’exigence de ce qu’elles devraient être; il y a la potentialité d’une autre réalité, qui pousse pour venir à la lumière, comme le papillon dans sa chrysalide.
Claudio Magris (1999) Extrait de « Utopie et désenchantement »
C’est en 1994, autour du projet collectif «Les pas perdus», spectacle déambulatoire dans une gare désaffectée, que Dominique Roodthooft, comédienne et metteure en scène a entamé son travail de création. Plutôt que de puiser dans le répertoire théâtral existant, les réalisations du CORRIDOR — maison fondée et dirigée par elle — aboutissent à une écriture contemporaine, née d’une thématique ou d’une oeuvre littéraire, travaillée sur le plateau et ce, dans un processus collectif. (Pieter De Buysser, John Berger mais aussi Jonathan Swift, Jack London, Maurice Maeterlinck…) Depuis le début, le plasticien Patrick Corillon (www.corillon.org), accompagne le projet artistique aussi bien comme dramaturge que comme écrivain. Depuis 2006, avec la réalisation des trois tableaux du «diable abandonné», il s’inscrit comme artiste associé.
Dans chacune des productions, l’acteur est engagé dans un réel processus de recherche, d’engagement et de responsabilité dramaturgique plutôt que de se retrouver dans le rôle de l’interprète attaché à la vision d’un metteur en scène. À chaque fois, la thématique recouvre des sujets contemporains pour permettre au public de s’ouvrir aux questions actuelles de manière singulière et souvent intimiste. Les moyens pour développer et défendre les propos passent par des formes extrêmement variées :
un parcours hors les murs dans une gare désaffectée pour aborder la peur, un cirque réalisé par dix-sept vieux acteurs rebelles et toujours en vie, un «joli» entresort au cours duquel on assiste à la noyade d’une sirène dans ses larmes, une visite guidée en autocar dans les no man’s land où tout est démoli ou à reconstruire, un conte philosophique dans une tente chaleureuse pour accueillir la mort, un opéra bègue, un théâtre d’ombre typographique, un laboratoire d’idées, du rock de chambre philosophique…
Chaque spectacle est conçu avec l’idée du contrepied pour provoquer une fracture dans la réflexion habituelle et placer le spectateur dans un inconfort joyeux qui lui permet de penser librement.
Il en est de même pour les productions. Si ce sont toujours les contenus qui amènent la forme, ce sont les thématiques abordées qui définissent également les contextes de production et de diffusion :
pouvoir jouer à la fois dans des théâtres, mais aussi hors les murs. Concevoir un spectacle pour adultes mais le jouer dans un festival de théâtre pour enfants. Être produit par une structure d’art contemporain et un festival de rue ; par une galerie d’art et un hôpital. L’intention est de toujours décloisonner les domaines des arts vivants et d’ouvrir les frontières de production pour multiplier les points de vue sur les projets. En ce sens, le CORRIDOR, et ce depuis 2004, entretient des partenariats de création artistique très étroits avec la Flandre pour arriver à mettre en route des productions bicommunautaires.
les entretiens - revue de presse
Emission TV sur Arte Décembre 08
Emission TV sur Arte Décembre 07
Revue "c4" de juin 2010
Revue Scènes de septembre 2008
Revue Etcetera N°97 - juin 2005
Par Jeroen Versteele (traduction: Anne Vanderschueren)
Revue Scènes de mai – juin 04
Par Sybille Cornet
Lorsqu’un corps étranger tombe…
Par Dominique Roodthootf - juin 2006
Lorsqu’un corps étranger tombe dans une fourmilière, ce ne sera plus jamais comme avant.
Des milliers de petits êtres vivants vont s’agiter et se rassembler autour d’une nouvelle organisation. Bien sûr il y aura des accidents, des blessures, des petites morts, des exclusions, des abandons, des épuisements, des nouveaux trous.
Et pourtant ce sont leurs déplacements cahotiques, leur migration forcée, leur énergie du désespoir, leur force collective, qui vont les aider à reconstruire une maison insolite autour de ce corps étranger ; qui vont les réunir pour faire naître une architecture inattendue et créer un nouveau monde.
C’est évidemment ce qui m’intéresse dans la métaphore de la fourmilière.
Ce nouveau désordre (provoqué par une rupture de ce qui était) va les aider à inventer d’autres chemins. …
Jusqu’à la prochaine chute d’une nouvelle pomme de pin!!!
C’est cette façon d’être au monde qui me guide dans toutes mes créations.
A chaque nouveau spectacle, nous devons prendre des voies cabossées pour finalement nous mettre au service de l’humilité d’une parole, la simplicité d’une question, l’air d’une chanson, l’humour de la tragédie humaine.
… Nous avançons en bégayant...
Et puissions nous chaque soir toucher cette vérité intérieure là.
...Ne pas tricher... le moins possible en tout cas...avec notre fragilité d’être humain.
Non pas dans le sens de la faiblesse mais de la perméabilité.
Une qualité de fragilité qui conduit à la loi du plus juste et non à celle du plus fort.
... Elle fouille sous l'épiderme, en accoucheuse d'humanité.
Par sabrina Weldman - Mai 2004
Chacune des réalisations de Dominique Roodthooft est une aventure : une invitation à voyager au pays de l’intime, de la différence, du partage. Qu'elle entraîne de petits groupes de spectateurs dans une déambulation inquiétante au cœur d'une gare désaffectée, où cinq fonctionnaires solitaires confient leurs secrets - « Les Pas perdus » -, ou qu'elle incite 17 acteurs âgés, professionnels et amateurs, à créer un spectacle vitaminé, cette artiste bouscule le regard, si souvent indifférent ou effrayé, que nous portons sur les rejetés de la société. Comme dans ce « Paradis des chiens » où des vieux se transforment en saltimbanques et chamboulent le train-train de leur maison de retraite : drôles et émouvants, leurs numéros de cirque sont autant d'actes de résistance. Actes d'existence d'une humanité qu'on voyait déjà bonne pour la casse !
Si Dominique Roodthooft - au fil de projets dont la forme varie toujours en fonction du contenu - traite de l'exclusion, de l'absence, de la mort,… c'est pour mieux ouvrir une fenêtre sur la vie dans sa diversité. D'ailleurs, l'écoute de l’autre, l'échange et le rassemblement accompagnent l'ensemble de son processus de création. Un état d'esprit qui casse la carapace de l'enfermement, de la peur : peur de soi, peur de l'autre. Voilà pourquoi ses spectacles sont des appels d'air : y souffle, tonifiant, le jeu du réel et de l'imaginaire, des possibles.
Ainsi, dans « Le Dernier chant d’Ophélie », une petite sirène chante et pleure son chagrin d’amour jusqu’à se noyer dans ses larmes, troublant les plus jeunes et les aînés qui l'ont découverte au fond d’une cale sur une péniche. Avec cet entresort provocant et cruel, la metteur en scène pointe la brutalité et le voyeurisme ambiants. Mais la façon poétique dont elle traite la pièce laisse percevoir qu'une autre perception du monde existe : la sensibilité.
De même, pour « Modeste proposition… » joué dans les écoles. Le texte satirique de Jonathan Swift, exposé par un conférencier devant le public, est traduit en langue des signes par une comédienne sourde qui semble peu à peu comprendre l’insupportable idée développée : il s'agit d’aider les pauvres en leur permettant d’élever leurs enfants pendant un an ; ils pourront ensuite les vendre comme viande de boucherie aux riches !
Des relations différentes peuvent-elles naître entre les gens ? C'est par la grâce de l'imagination et de la fragilité que Dominique Roodthooft répond à cette question. La fragilité, l'intimité sensible de l'être, palpite dans chaque production de la compagnie Grand-Guignol, fondée en 1994, et rebaptisée Le Corridor depuis 2004. Quand la Liégeoise monte « Construire un feu » d’après la nouvelle de Jack London, elle convie petits et grands à se serrer sous une bulle de coton blanc pour suivre l'avancée insensée d'un aventurier. Trop sûr de lui, blindé, il progresse par un froid intense dans le Grand Nord, sourd aux signaux de la nature et aux avertissements du chien qui est à ses côtés. Son scénario n’a pas prévu l’accident : il meurt, tué par la conviction de sa toute-puissance… et par son manque d’imagination.
L'imagination, fonction essentielle, plongée en potentialités nouvelles, est à la fois le moteur des spectacles de cette créatrice et l'offrande qu'elle fait aux spectateurs. Lorsqu'elle les embarque dans un autocar pour les mener « Sur les traces d’Oskar Serti », lorsqu'elle les déplace, en un détournement de visite guidée, au milieu d’improbables zones périphériques détruites ou en construction, la petite troupe constituée marche à la rencontre des lieux virtuels où aurait vécu Serti l'exilé : énigmatique et rêveuse pérégrination.
Dans « La Pluie d'été » de Marguerite Duras - œuvre plurielle où l'amour va de pair avec l'abandon, la connaissance avec l'ignorance -, deux acteurs exploreront un terrain de jeu et de sens qui se déploiera entre une longue table étroite, surdimensionnée et un énorme tas de patates : la pauvre nourriture que partagent des personnages restés riches de leur part d'enfance ! Car ils se régalent d'histoires : ils n'ont rien mais ils lisent, ils sont violents mais ils s'aiment ; ils approchent le monde poétiquement…
Co-signé musicalement par Dick van der Harst de la compagnie Het musiek Lod, écrit par Pieter De Buysser et mis en scène par Dominique Roodthooft, « L’Opéra bègue » conjuguera à nouveau tous ces éléments : sensibilité, fragilité, imagination, souci de l'autre... Inspirée de « La Métamorphose » de Kafka et du travail effectué notamment à La Devinière - maison d’accueil pour adultes psychotiques -, cette réalisation, qui réunira cinq acteurs-chanteurs et trois musiciens, s'articulera autour des exclus du langage. Le personnage de Kafka, métamorphosé au cours d'une nuit en « insecte monstrueux », éliminé par sa famille, deviendra ici bègue, aphasique et plongera peu à peu dans la débilité. Il s'agira d'une jeune fille issue d'un milieu modeste qui, par son changement soudain, perturbera totalement les siens : la veille de son mariage, elle a découvert qu'un arbre poussait dans sa bouche…
Spectacle de théâtre musical -le théâtre et l’opéra sont par excellence les lieux du bien-parler !-, « L’Opéra bègue » accueillera cette parole cassée et cherchera à faire émerger la parole de « l’idiot », de la fracture intérieure, même chez les personnages les plus socialisés. C'est aussi que les bègues ne bégaient pas quand ils chantent ni quand ils sont seuls : le bégaiement est un trouble de la communication. Ce trouble ricochera sur nos propres angoisses, brassant les blessures que nous nous évertuons à camoufler. Par souci de paraître forts, normalisés. Dominique Roodthooft n'en a cure : elle fouille sous l'épiderme, en accoucheuse d’humanité.
haut de page