le corridor
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Magazine Etcetera N°97 - juin 2005 Par Jeroen Versteele (traduction: Anne Vanderschueren)
'Ne Vlaming, ça vend, quoi.'
Dominique Roodthooft a mis en scène L'opéra bègue /Stotteropera un texte de Pieter De Buysser et s’interroge sur les préjugés qui accueilleront cette collaboration wallo-flamande.
Fin de l’année passée et début de cette année, L'opéra bègue / Stotteropera a tourné dans plusieurs centres culturels à Liège, Tournai, Bruges, Gand, Courtrai et Rennes. Jolie répartition des localisations francophones et néerlandophones. La création de ce spectacle musical de théâtre est le résultat de la collaboration des Flamands Pieter De Buysser (auteur), Ellen Steynen (dramaturge) et Dick van der Harst (compositeur du Muziek Lod) et de Dominique Roodthooft, metteur en scène, wallonne de son état, et un groupe d’acteurs francophones. Non contents de se comprendre, ils donnaient même l’impression d’avoir une histoire commune à raconter. Echt waar, zeg!
Roodthooft a rencontré De Buysser via le réseau bruxellois bilingue des troupes Dito’Dito et Transquinquennal, elle lui a demandé d’écrire un texte pour un projet sur la schizophrénie et des questions sur les causes et les caractéristiques des affections psychiques. Si la Métamorphose de Franz Kafka, où un homme se transforme en un insecte colossal, a servi de déclencheur, les créateurs n’ont pas tardé à l’abandonner: De Buysser a écrit un nouveau texte sur une jeune fille indécise, qui bégaye et qui, la veille de son mariage forcé, sent qu’un arbre lui pousse dans la bouche. Toute la pièce est une observation sur le mode ludique et ironique, mais aussi acide, de la réaction de sa famille et de ses proches à sa transformation en arbre et à son mutisme galopant. Joué et chanté en français, surtitré en néerlandais.
Un des thèmes de l’Opéra bègue – l’impossibilité de communiquer avec et par quelqu’un à qui le modèle à suivre et l’identité sont imposés – est manifeste en dehors du cadre de la représentation, lorsque l’accueil en Flandres, selon les porteurs du projet, se limite à une confrontation des codes de théâtre flamands et wallons.
DOMINIQUE ROODTHOOFT En Wallonie, le public ne fait pas toute une affaire de ma collaboration avec un auteur et un compositeur flamands et des acteurs francophones. Et moi, encore moins. En Flandres, au contraire, ce sont toujours directement les différences qu’on souligne entre l’apport flamand et l’apport wallon. Tandis que nous partons justement de notre fascination commune : comment se déplacent les structures de pouvoirs quand la situation change, et quelles sont les implications sociales qui entrent alors en jeu ? Je partage avec Pieter un univers de réflexion, nous nous posons les mêmes questions, questions qui ne sont pas du tout évidentes pour les autres. Travailler ensemble nous a donc paru très logique.
ETCETERA Et pourtant, les spectateurs en Flandres l’ont compris tout autrement ?
ROODTHOOFT Le fait que les acteurs soient francophones, et moi aussi, a été littéralement bombardé dans les réactions sur le sujet de la pièce. Je n’ai entendu aucune réaction qui portait vraiment sur le fond, sur le contenu de la représentation. Pas une seule! Alors que mon identité n’est pas du tout déterminée par mon appartenance ou pas à telle ou telle communauté linguistique, région ou tel ou tel pays. Je ne veux pas me définir en tant qu’artiste wallonne qui fait de l’art wallon, cela n’a pas de sens à mon avis.
PIETER DE BUYSSER Même chose pour la recension dans De Morgen qui affirme qu’il s’agit de la confrontation de deux approches théâtrales différentes. Le critique a vu dans L’opéra bègue une tentative réjouissante de collaboration, mais il estime que la combinaison n’est pas encore aboutie. La raison? Apparemment, les deux traditions sont encore trop éloignées l’une de l’autre : moi et mon ‘écriture flamande’ et Dominique et les acteurs avec leur mise en scène burlesque et leur interprétation qui frise le vaudeville. Alors que des acteurs flamands joueraient probablement mon texte exactement de la même façon.
ROODTHOOFT C’est dommage et dangereux de définir des artistes et des tendances artistiques sur base de leur nationalité ou de leurs origines, sans prendre en compte l’histoire qu’ils racontent, l’objectif commun qu’ils poursuivent dans leur travail. Il est évident que les artistes utilisent une langue intimement liée à l’histoire d’une région et d’une culture, mais avant tout, je veux m’intéresser au contenu qu’ils veulent faire passer. C’est sur cette même base que je veux me définir, et certainement pas en termes de nationalité. Comparer les origines revient à donner l’impression que nous sommes nés dans des oppositions. C’est pour cette raison que je suis déçue du flou qu’on a créé autour de l’Opéra bègue: on n’a jamais parlé de l’histoire, uniquement des origines différentes de ceux qui ont travaillé ensemble et de ceux qui ont joué.
DE BUYSSER C’est dangereux de concentrer son raisonnement exclusivement sur l’essentiel et de se baser sur les traditions a priori différentes des régions et des territoires linguistiques. Surtout quand on voit l’état dans lequel se trouve actuellement la Flandre. Elle est symptomatique, cette incapacité ambiante à accepter que l’identité puisse se créer autrement que par la région d’où l’on vient. J’ai bien plus d’affinités avec Dominique qu’avec, disons… Wim Vandekeybus. Pourtant, lui, il est né en Flandres, à deux villages de chez moi.
ROODTHOOFT Quoi que nous ayons présenté sur scène, nous aurions été reçus de la même façon. Le terrain est miné. Dans les moindres recoins. Des moulins identiques nous auraient attendus au tournant : ceux qui confirment les différences et alimentent la peur de l’inconnu. Les gens prennent leurs attentes pour des réalités, parce qu’ils y croient. C’est l’effet Rosenthal: Robert Rosenthal, psychologue des années 60, a démontré expériences à l’appui que des enseignants étaient inconsciemment disposés plus favorablement envers les élèves qui, au début de l’année, étaient arbitrairement taxés de petits futés. Il en va de même pour l’art. Votre conception peut être manipulée en suscitant des attentes et en établissant des présupposés. Quand les médias et les hommes politiques déclarent que les Wallons sont des parasites paresseux sans créativité, une grande partie de la population va se braquer sur les caractéristiques qui renforcent ce point de vue. C’est pour cela que les faiseurs d’opinion et les journalistes ont la responsabilité de réfléchir à leurs propos et de prendre constamment la température des tendances sociales dominantes, des présupposés avec lesquels ils vivent et que leurs propos peuvent renforcer.
Les artistes flamands s’inscrivent pourtant dans cette catégorisation, non ? En Flandres, l’idée du label de qualité ‘artiste flamand’ est presque omniprésente. Depuis la soi-disant vague flamande dans les années 80, les portes des théâtres étrangers s’ouvrent plus facilement si l’on bat pavillon flamand.
DE BUYSSER C’est vrai. Il n’y a pas longtemps, j’assistais à une conférence pour les dramaturges européens, au Luxembourg. J’ai fait une communication; le ‘jeune Flamand’. Le public a rempli ma salle, parce que tout le monde voulait savoir qui allait succéder à Jan Fabre, tg Stan et Jan Lauwers. Tandis que personne n’est allé écouter le jeune Finlandais, ni le jeune Suisse. Evidemment, je ne veux pas que les gens soient absents parce que je suis un Flamand, évidemment que je mérite des salles pleines à craquer, mais cela me dérange d’être présenté comme le ‘Flamand suivant’. Ce label flamand ne veut rien dire, dans le fond. Le monde du théâtre flamand fourmille de différences internes. Comme le monde de la littérature flamande : comparez Tom Lanoye à Patricia De Martelaere. Et pourtant, on nous présente comme ‘Flamands’, comme résultat d’une politique culturelle que domine de plus en plus le problème identitaire de la Flandre. Toute la culture flamande est moins sensible à cette rhétorique, elle est imprégnée de la politique de l’essence. Parce que ça vend bien, quoi.
La Wallonie a elle aussi un problème d’identité?
ROODTHOOFT La Wallonie ne sait pas où se trouve son identité, mais cela suscite des possibilités de s’engager. La Flandre s’arroge une identité très forte, ce qui installe un modèle conflictuel, dans lequel je refuse de fonctionner. Si ce n’est pour combattre les arguments utilisés par une partie des Flamands pour exiger la fracture du pays. Il existe peut-être une scission que j’accepterais, mais pas pour les raisons invoquées: éliminer les soi-disant plus faibles et les soi-disant parasites. Ce serait totalement inadmissible et tout simplement dangereux.
Ici, il y a beaucoup moins, pour ne pas dire pas du tout de soutien de la classe politique. Du moins pas en comparaison des méthodes frisant l’agressif avec lesquelles la politique flamande exporte ses artistes. Ici, l’intérêt fait défaut (vu l’absence d’identité wallone). Les politiques flamande et wallonne fonctionnent à deux vitesses radicalement différentes en ce qui concerne le soutien et la présentation de l’art. Ici, on n’y croit pas, simplement. Tout sauf une situation meilleure. Il règne ce que j’appelle le syndrome du pauvre type, surtout ici à Liège: les artistes souffrent d’une absence de certitudes. ‘Qui suis-je? Qu’est-ce que je représente?’ Qu’est-ce que je vaux. Mais cela peut aussi être un avantage. Cela nous place dans une situation de fragilité au-delà de l’opposition fort-faible.
La politique wallonne se concentre d’ailleurs en priorité sur l’idée de l’éducation culturelle permanente dans le pays, plutôt que sur l’exportation de l’avant-garde de cette culture. Nous, les artistes, nous ratons par conséquent certaines occasions et nous ne devons certainement pas nous laisser faire, mais la résistance face à l’évolution de l’extrême-droite dans cette partie du pays me semble clairement un point fort de cette focalisation sur le système d’enseignement.
L'OPERA BEGUE / STOTTEROPERA MISE EN SCENE Dominique Roodthooft MUSIQUE Dick van der Harst TEXTE Pieter De Buysser ACTEURS Paula Bartoletti, Vincent Cahay, Jean-Luc Couchard, Didier De Neck, Anne-Cécile Vandalem MUSICIENS Kurt Budé (clarinette basse), Jean-Philippe Poncin (clarinette, clarinette basse), Peter Van Cleemput (basson, contrebasson) DECOR Philippe Henry LUMIERES Laurent Kaye DRAMATURGIE Ellen Steynen PRODUCTION Het Muziek Lod, Le Corridor, Théâtre de la Place
L'opéra bègue /Stotteropera: extraits d’articles de presse
'(...) Isis va se marier, c’est le branle-bas de combat familial. Maman Bénédicte doit encore faire les retouches du costume de papa Maxime, Baptiste le fiston, rongé par l’amertume, est concentré sur un instrument à touches qui produit des sons fascinants et puis voilà, on frappe à la porte : c’est Ivan, le fiancé. Par souci d’exhaustivité : tout se joue sur des matelas, deux fois plus longs que larges, et il y en a trois couches. Traditionnellement, les opéras se chantent en italien, langue qui se prête mieux au chant par ses nombreuses voyelles ouvertes, et qui sonne beaucoup mieux. Mais pour ne pas chercher trop loin et pour éviter subtilement le néerlandais, le choix s’est donc logiquement porté sur le français. Pas mauvais, ce choix, même s’il va rester en travers de la gorge de certains flamands tendance très flamands, mais ceux-ci n’auront qu’à suivre les surtitres. (...)'
(De: Tom De Vreese, Excuseer, er steekt iets tussen uw tanden, Cutting Edge 22 janvier 2005)
'Unique dans son genre, Het muziek Lod de Gand est passé maître dans la création de représentation de théâtre musical dont le succès dépasse de loin nos frontières. Et chaque fois, avec les partenaires les plus hétéroclites. Cette fois, ce sont même des Wallons, ce qui explique que la première ait eu lieu à Liège.’ Pol Arias?
ARIAS En effet, l’initiative de ce spectacle vient aussi de là-bas, de Dominique Roodthooft. Elle est actrice et metteur en scène et dirige la compagnie Le Corridor, à Liège. C’est un lieu de rencontres ouvert à différentes disciplines. C’est d’ailleurs un genre de centre de quartier pour la jeunesse dans le nord de Liège. Précédemment, elle a travaillé avec Dito'Dito, c’est ainsi qu’elle a rencontré Pieter De Buysser. Lui, il écrit surtout des textes, en premier lieu pour sa propre compagnie, Lampe. Et puis, le compositeur maison de Het muziek Lod, Dick van der Harst, n’est pas non plus inconnue en Wallonie. Prenons par exemple le succès de la tournée de la version en français de Diep in het bos/Loin dans la forêt, pour laquelle il a composé la musique.
Comment cette collaboration a-t-elle vu le jour?
Eh bien, lorsque Dominique Roodthooft a décidé de se lancer dans une production de théâtre musical, elle a amené ces personnes à Liège. Voilà comment Pieter De Buysser a écrit le texte et Dick van der Harst la musique et comment la première a eu lieu au Théâtre de la Place à Liège, vendredi. La représentation est en français, avec des surtitres en néerlandais, c’est ainsi qu’on pourra la voir à Gand, Bruges et Courtrai. D’ailleurs, le titre est bilingue: l'Opéra bègue/Stotteropera. (...)'
(De: recension Pol Arias, Radio 1, Neon, 6 décembre 2004.)
(...) Celui qui bégaie a un problème de communication, mais derrière se glisse peut-être une beauté et une poésie d’exception. La donnée a l’air peu convaincante. La représentation n’échappe pas toujours à ce reproche, principalement parce que l’histoire de la jeune fille qui bégaie (‘un arbre lui pousse dans la bouche’) et qui rate son mariage à cause de son handicap, est placée sans équivoque dans un milieu populaire de mes deux et après un revirement et une catharsis classique – ces petites gens de mes deux veulent convertir le ‘miracle de l’arbre’ en pompe religieuse à fric, ce qui donne la nausée à Isis – débouche sur une happy end à la limite de l’ironie: la communauté est contaminée par son handicap et semble y trouver son compte.
Heureusement, l’aspect sirupeux est tempéré par de la poésie authentique (surtout de la bouche de la jeune fille qui bégaie, Isis, et de son frère Baptiste) et par un comique proche du vaudeville en la personne de son promis, Ivan. D’autre part, ce sont précisément ces éléments qui provoquent un manque d’unité: tantôt, L’opéra bègue ressemble à une pièce de prolétaires à la Eric De Volder, jouée en partie par des acteurs de boulevard wallons; une expérience qui pourrait s’avérer intéressante mais qui ne porte pas toujours ses fruits. La vulnérabilité du texte et des voix non qualifiées tranche de temps en temps sur l’interprétation routinière, surtout des hommes. (...)
(...) L’Opéra bègue est un exemple réjouissant de collaboration wallo-flamande, ou mieux, d’une collaboration qui ne connaît pas ce type d’oppositions. Cependant, le résultat concret montre que les traditions théâtrales des deux parties du pays se sont éloignées l’une de l’autre. Devrais-je plutôt dire: qu’elles se rapprochent lentement d’une de l’autre ?
(De: Stephan Moens, De Morgen, / 'L'opéra bègue/Stotteropera door Het Muziek Lod, 24 janvier 2005.)
‘(...) Dominique Roodthooft a soumis son idée d'adaptation à l'auteur Pieter De Buysser, qu'elle avait rencontré en travaillant avec la compagnie néerlandophone Dito'Dito. Il l'a longuement écoutée, l'a regardée travailler avec ses comédiens, et s'est même rendu avec elle dans des hôpitaux psychiatriques pour saisir de plein fouet les affres de la folie. 'Nous avons discuté avec des schizophrènes,' dit la metteur en scène, 'pour savoir s'ils vivaient leurs épisodes de folie comme des actes de résistance’.
Ils sont aussi allés voir Michel Antaki, le directeur du Cirque Divers, à Liège, dont Dominique Roodthooft savait qu'il était bègue: 'Mais, alors que je lui disais ce qu'était pour moi le bégaiement -une parole cassée, fracturée-, il m'a dit que non: que le bégaiement était une parole en devenir,'
Voilà le fil rouge que cherchaient Roodthooft et De Buysser: l'idée qu'on avance en bégayant, qu'on apprend dans les fractures, dans les ruptures, dans l'hésitation, dans l'incertitude.., (...)'
(Uit: Xavier Flament, Le bégaiement, une parole en devenir Le Soir, 3 décembre 2004.)
'(...) Ce projet d'opéra bègue réunit Pieter De Buysser (texte), Dick van der Harst (musique) et Dominique Roodthooft (mise en scène) autour du thème de la parole cassée, abîmée, fracturée. (...)'
(De: MB., L'opéra bègue ou la métamorphose, Gazette de Liège, 29 novembre 2004.)
Dominique Roodthooft
En 1994, après avoir terminé le Conservatoire Royal de Musique à Liège, Dominique Roodthooft, pédagogue, actrice et metteur en scène, crée la maison de production Grand-Guignol. Ce lieu devient rapidement un creuset où Dominique collabore à plusieurs reprises avec d’autres créateurs de théâtre et acteurs: Jean-Michel Balthazar, Mireille Bailly, Patrick Corillon, Philippe Henry, Philippe Kauffmann, etc. En 1998, Grand-Guignol reçoit le 'Prix du théâtre, jeune compagnie' pour sa pièce Le Paradis des Chiens, dans laquelle 17 vieillards grisonnants s’adonnent à des numéros de cirque pour donner une représentation métaphorique de la situation des personnes âgées dans la société actuelle. Bruxelles 2000 coproduit deux ans plus tard la production itinérante Sur les traces d'Oskar Serti, une quête guidée, en bus, sur les traces du passé imaginaire de l’écrivain hongrois Oskar Serti. Grand-Guignol collabore également plus d’une fois avec le collectif bruxellois Transquinquennal. L'opéra bègue/Stotteropera est la neuvième production que Dominique Roodthooft met en scène.
L’année passée, elle rebaptise sa maison de production liégeoise Le Corridor et la présente désormais comme un atelier de passage où peuvent séjourner des artistes en résidence, où rencontres, recherches et expériences sont possibles, sans obligation de devenir des productions concrètes..
Des jeunes du quartier y organisent des projections de films. Ce lieu reste l’espace de répétition attitré des productions propres.
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