le corridor
magazine scènes
Magazine Scènes de mai – juin 04
Par Sybille Cornet
Comment le théâtre peut être un outil pour avancer dans sa propre compréhension du monde.
En profitant de cet article, je voudrais rendre hommage, à François Duysinx,
acteur merveilleux qui nous a accompagné pour «Le paradis des chiens(1998).
Décédé il y a quelques mois à l¹âge de 90 ans, il fut pour les 26 personnes de l¹équipe
le plus bel exemple de professionnalisme , d¹appétit de connaissance, d¹humour,
de dignité et de croyance aux possibilités de la vie que nous ayons rencontré.
Dominique Roothooft
Le travail de Dominique Roodthooft en 6 dates
1993 : 1er prix du conservatoire de Liège, section art dramatique
1994 : fonde le Grand Guignol, rebaptisé Le corridor depuis début 2004
et met en scène sa première création collective : Les pas perdus, un spectacle déambulatoire conçu dans la gare Jonfosse à Liège. Ce spectacle traitait de l’inquiétant né des trop grandes solitudes
1997 : Le paradis des chiens, cirque métaphorique, composé uniquement de personnes âgées qui interroge la place qu’elles occupent dans notre société, prix du Théâtre, meilleur spectacle« Jeune Compagnie »
1999 : Le dernier chant d’Ophélie, entresort tragiqueoù l’on assiste à la noyade dans ses propres larmes d’une sirène enfermée dans un aquarium.
2000 : Sur les traces d’Oscar Serti d’après l’œuvre de Patrick Corillon, :une visite guidée poétique en autocar dans les « no-man’s land » des villes à la recherche de lieux qui fûrent traversés par ce personnage imaginaire.
2002 : « Modestes propositions…» spectacle démarche en trois parties pour adolescents avec en première partie un le pamphlet satirique de Jonathan Swift « modeste proposition pour empêcher les enfants…(1729) , en seconde partie le récit authentique d’une jeune exilée roumaine sourde et en troisième partie une démarche animée par laquelle les jeunes s’organisent collectivement et débattent de leur pouvoir à changer le monde.
« Construire un feu », conte philosophique et quasi initiatique d’un homme qui marche dans le grand Nord par – 40 °, tiré du roman de Jack London, Prix du théâtre, meilleur seul en scène 2003
Actrice et metteuse en scène, Dominique Roodthooft produit une oeuvre où elle allie univers imaginaires et mondes réels. A la frontière du vécu et du rêvé, ses mises en scène sont souvent poignantes, parfois grinçantes, toujours interpellantes. En nous déportant vers l’onirique, elle exploite cet art de la diversion pour nous renvoyer à nous-même. A l’occasion de son dernier spectacle en date, Construire un feu, nous avions évoqué ensemble à propos de son travail la figure de « l’artiste atipyque ». Cet entretien est la prolongation de cette rencontre.
Cet entretien paraîtra à la rubrique « En marge » du magazine.
Comment le théâtre peut être un outil pour avancer dans sa propre compréhension du monde.
Par Sybille Cornet (Magazine Scènes de mai –juin 04)
Te définirais-tu comme une artiste marginale ?
Je n’ai jamais fait le choix d’être une artiste marginale. Je ne sais d’ailleurs pas si on peut réellement me considérer de la sorte ; mon travail étant subsidié par la Communauté française ou produit par des institutions telles que, le Théâtre de la Place, Le théâtre de la Balsamine, Les Halles de Schaerbeek, Le théâtre National.. Mais peut-être est-ce dû au fait que, je ne m’inscris pas dans les logiques de productions actuelles : ma manière de travailler et de créer une équipe, mon temps de répétition et de création qui s’étale sur une période souvent assez longue, mon rapport au spectateur particulier définit par l’espace et le nombre réduit de spectateurs, le fait que jusqu’à présent je n’ai pas monté de textes du répertoire…
Si je reprends l’idée que les mouvements ne partent que des marges et qu’au centre plus rien ne bouge, alors, je veux bien accepter l’idée d’être « en marge », du magazine.
Tu réinterroges certains paramètres du théâtre, mais n’est-ce pas pour y retourner plus libre ?
Est-ce que faire du théâtre dans un bus qui roule à travers la ville, c’est encore du théâtre ? Est-ce qu’amener les spectateurs à se presser devant un grand aquarium, ou à s’asseoir dans une tente pour écouter une histoire c’est du théâtre ? Pour moi oui. Mais comme je ne crois plus du tout au quatrième mur, je cherche des formes et des contextes à chaque fois différents dans lesquels je peux développer un rapport d’intimité et de complicité avec le spectateur.
Comment naissent tes spectacles ?
Avant tout c’est l’humain, et sa fragile condition qui m’intéressent . Le propos est d’ailleurs souvent mal défini au départ : des intuitions, des sensations, des inquiétudes, des colères, l’envie de rencontrer et de me frotter à des mondes que je ne connais pas. Après, avec l’équipe et dans l’écoute, je construis un sens commun.
Le propos me vient toujours du réel. J’aime regarder les gens. Pour donner un exemple, au moment de la finale de la coupe de monde de football, j’étais à Paris. Dans la liesse générale, celle d’un peuple tout entier, dans la rue, tout le monde se dirigeait vers les Champs Elysées. Et là, dans cette marée humaine, je vois un vieux monsieur qui remontait le courant de la foule en agitant un petit drapeau français et en chantait doucement « on a gagné, on a gagné... ». C’est clair que j’ai probablement été la seule à l’avoir vu. Et c’est cette poésie là qui me touche chez l’être humain.
En travaillant avec Transquinquennal, Stéphane Olivier m’a raconté un jour cette anecdote : qu’en URSS, il y avait des des femmes qui étaient payées pour aller nettoyer la goutte au nez des gardiens sur la place rouge, parce qu’ils ne pouvaient pas bouger... Je trouve cette image tellement singulière ! Je pense que dans mon prochain projet, je ferai probablement quelque chose là-dessus ; sur comment « une moucheuse » au chômage va se recycler en s’occupant des chagrins du monde.
Dans mon prochain spectacle j’ai d’ailleurs envie de prendre l’angle des métiers (parfois méconnus, parfois amenés à disparaître, parfois totalement farfelu) qui, regardés sous l’angle de la métaphore posent un regard questionnant sur ce qu’on va laisser aux générations futures ( par exemple , la moucheuse, le livreur d’oxygène, « le streaker des stades », le ramasseur d’ordures, le fabriquant d’armes qui blessent sans tuer, le chercheur qui trouve le procédé d’une colle qui ne colle pas, et si être kamikaze devenait un métier ?…). J’ai déjà le titre : « Après nous, les mouches ». Je suis très préoccupée par le contenu de cet héritage, et je crois que des enfants seront également présents sur le plateau.
As-tu procédé dans ce même esprit pour ton adaptation de la nouvelle de Jack London, Construire un feu, ton dernier spectacle ?
Si j’ai choisi de travailler sur ce conte philosophique c’est suite au décès de mon père. C’est la première fois que j’étais confrontée à la mort d’un proche et donc à ce constat que nos sociétés occidentales ne nous y préparent pas.J’ai eu envie de faire un petit bout de chemin avec la mort en présence d’enfants et parents réunis dans un contexte chaleureux et une forme qui leur permettaient à chacun de faire ce voyage communément, en se réconciliant ne fut-ce que quelques instants avec notre condition d’être mortels.
Dans « Sur les traces d’Oskar Serti », s’il y avait la présence de gitans, c’est parce que j’avais envie de rencontrer un monde qui m’est inconnu et qui me faisait plutôt peur. Je voulais aussi réagir en citoyenne révoltée par la manière dont notre pays traite les nouveaux exilés et donc pouvoir offrir un vrai contrat qui permettrait à une famille de sans papiers de les acquérir ;
Et parallèlement à ton travail de créatrice, tu donnes un certain nombre de formations, d’ateliers ?
Oui, je travaille notamment avec des adolescents. J’aime beaucoup ça. Je viens de donner un stage où nous avons exploré la thématique du loup. Le loup des contes, celui du Petit chaperon rouge, des Trois petits cochons... Nous avons exploré cette thématique en montant le procès du loup. Nous sommes au tribunal, les victimes se plaignent, le loup s’explique, l’avocat le défend, le juge tranche..
Et concrètement sur le plateau, ça se passe comment ?
D’abord, chacun se choisit un rôle. Veulent-ils être le loup, une victime du loup, l’avocat d’une des parties, le juge, un témoin ?
Et ce qui sort est sidérant : un gamin un peu boulimique veut être l’estomac du loup, un autre, veut être l’avocat des victimes qui ne sont plus là pour se défendre : c’est ainsi qu’il vient faire sa plaidoirie accompagné d’une pelote de laine blanche et d’une tranche de jambon sur une assiette. Il décide aussi qu’il créera un petit coup de théâtre au cours de l’audience: son voisin mangera son client ! La forme du procès permet d’entrer directement dans la rhétorique. Mais pour savoir persuader, il faut définir ses idéaux et ses combats. Et moi ce qui m’intéresse avec eux c’est : comment le théâtre peut être un outil pour avancer sur sa propre compréhension du monde. J’aime bien la déclaration de Gianni Rodari :“Tous les usages de la parole pour tout le monde”. Voilà qui me semble être une belle résonnance démocratique. Non pas pour que tout le monde devienne artiste, mais pour que personne ne reste esclave.
Et quels autres types d’ateliers donnes-tu ?
Je viens de vivre un expérience très intéressante en hôpital psychiatrique. J’ai été contactée par l’institution pour donner un atelier de théâtre à des infirmiers. J’ai travaillé sur le même principe réthorique qu’avec les adolescents ; on a monté le procès du fantôme de l’hôpital mais cette fois, je ne leur ai pas proposé de s’appuyer sur une légende existante mais de la créer de toutes pièces. Et très vite leur imagination s’est emballée : il y en a une qui a imaginé que ce fantôme volait les âmes des patients, et la voilà qui se ballade tenant dans les mains les ficelles des ballons dans lesquels elles sont enfermées ! Une autre a lancé l’idée que le fantôme permuterait les âmes des patients et des soignants. Qu’est-ce qui se passe quand le directeur, les administrateurs, les cuisiniers, les infirmiers sont en fait des fous et que les patients sont sains d’esprits? Et pourquoi pas choisir d’être un témoin ; tu reçois par exemple une lettre anonyme... tu lui fais dire ce que tu veux mais tu restes dans un rapport de fiction, tu délègues donc ta propre pensée à un personnage. C’est cela la puissance de la métaphore : le recours à la fiction , à l’imaginaire permet à chacun de « corriger clandestinement » les injustices du destin.
J’aime le mot clandestin dans ce contexte parce qu’il fait appel à la subversion et à la résistance.Et bien sûr, en essayant de résoudre tout cela théâtralement des questions liées au pouvoir, à la structure de l’institution, aux lois qui la régissent surgissent inévitablement
Et c’est là que ça commence à devenir intéressant !
Mais ce travail dépasse de bien lui, la conception classique qu’on se fait d’un atelier de théâtre. D’où est née cette réflexion ?
C’est au cours de ma pratique d’assistante sociale en Centre-Psycho-Médico-Social, métier que j’ai pratiqué plusieurs années avant de me consacrer entièrement au théâtre, que j’ai eu la chance de rencontrer des pédagogues et des penseurs tels qu’Henri Bassis, par exemple, fondateur du Groupe Français d’Education Nouvelle qui a écrit notamment « Je cherche donc j’apprends » dont les théories sont basées sur un principe fondamental riche de conséquences : « tout le monde est capable !…si on lui en donne les moyens ! » … en insistant bien sur la deux ième partie. Tout est mis là en place pour que le savoir se partage, se construise individuellement et collectivement (l’auto-socio-construction) ; les démarches sont pensées en terme de rupture du savoir et cherchent à permettre à l’individu de retrouver son pouvoir de création et de l’enrichir dans la confrontation avec l’autre. Voici un exemple de ce principe : dans une classe du GFEN, c’est l’élève en échec qui est le détenteur des questions qui vont permettre à chacun de réinterroger leur savoir. Car s’ils ont réussi en ayant ingurgité la matière passivement, ils auront ainsi l’occasion de la revisiter, de construire ainsi leur savoir, de le prendre réellement en charge.
J’ai aussi travaillé sur la pédagogie institutionnelle qui permet de réfléchir à la manière dont, dans l’institution, les fonctions créent les individus et leurs comportements.
D’où mon attachement profond au processus dès le départ d’une aventure collective.
Mais ces infirmiers, ils suivent cette formation dans quel but ?
Les buts de chacun sont tellement différents. Mais le plus passionnant était que j’avais une totale liberté. En les écoutant et en voyant leur parcours, (ils avaient pour la plupart des ateliers d’expression à animer sans en avoir la compétence) j’ai eu envie de leur donner des clés d’accès à leur imaginaire ; qu’ils retrouvent le pouvoir d’inventer, en s’empêchant d’interpréter à tout instant, déformation quasi professionnelle et qui, pour moi, laisse le patient dans une totale soumission « à ceux qui savent ce qu’ils sont », et bloque le personnel dans le conventionnel, de peur d’être jugé et interprété par les autres.
Le pouvoir de l’imagination est de nous permettre de réinventer notre réalité.
Pour revenir au théâtre... peux-tu nous parler de ta prochaine création, L’opéra bègue...
Ce n’est pas tout à fait ma prochaine création puisque je mets en scène Catherine Mestoussis et Gaetan Lejeune, qui sont à la fois les acteurs et les porteurs du projet La Pluie d’été de Marguerite Duras qui se présentera au Théâtre Océan Nord du 15 au 26 juin 2004.
Mais l’Opéra bègue c’est effectivement le prochain projet dont je suis l’initiatrice.
Nous sommes partis de La méthamorphose de Kafka. La question était la suivante : et si la monstruosité de Gregor se traduisait par la privation de la parole compréhensible ; il serait bègue, aphasique et glisserait petit à petit dans la débilité.
Nous avons donc récolté d’autres matériaux d’inspiration, notamment La Devinière de Benoît Dervaux, documentaire tourné en maison d’accueil pour adultes psychotiques, ainsi que d’autres documents où l’on pouvait écouter des « paroles cassées » comme je les ai appelées.
Nous avons également été faire des observations en hôpital psychiatrique et rencontré Michel Hock, fondateur de la Devinière.
Nous avons été invités, avec toute l’équipe, à un café philosophique avec des schizophrènes, où nous pouvions discuter avec eux librement de la question du « fou », des sens du délire, et leurs poser des questions telles que : est-ce qu’on devient fou par résistance ? comment se passe le basculement de la lucidité au délire ? comment voient-ils la frontière entre eux et nous ?. Le premier chantier du projet a permis de mieux appréhender ces mondes intérieurs à la fois si particuliers, et à la fois si proche de nous.
Avec Pieter De Buysser, l’écrivain, nous avons décidé très vite de nous éloigner de La Métamorphose. Actuellement il est en train d’écrire une fable, après avoir écouté et regardé l’équipe lors du chantier qui vient de se terminer.
Je n’ai évidemment encore aucune idée de ce que sera cet Opéra bègue au final, mais il tourne autour du regard sur la folie, la différence, l’exclusion, puisque dans notre société toute déviation est vécue comme un appel à la mort. C’est un travail sur la blessure intérieure, verrouillée souvent à l’intérieur de nous-même, et sur l’expression métaphorique de celle-ci. Car ce qui nous intéresse, ce ne sont pas les causes de la blessure mais son expression physique et mentale ; les troubles, les transformations qu’elle génère dans le corps, l’esprit, et dans l’imaginaire de celui qui l’abrite, ainsi que son expression à travers cette fameuse « parole cassée ».
La formule l’Opéra bègue nous fait hésiter sur le fait que ce spectacle soit réellement musical, qu’en est-il ?
Ce sera effectivement un spectacle musical. J’ai le titre en tête depuis plusieurs années. Je commence souvent par un titre. C’est vrai que la formule « l’Opéra bègue » nous fait « loucher », c’est un vrai oxymoron qui crée une rupture de pensée, ce sont deux mots qui ne vont pas ensemble. Il nous oblige d’aller voir ailleurs. Le second mot, par sa fragilité, annule presque le premier.
La musique sera-t-elle créée pour ce spectacle ?
Oui, par le compositeur Dick van der Harst de Het Muziek Lod qui avait notamment créé avec Eric Devolder le spectacle musical dont on a beaucoup parlé : Diep in het bos/Au fond du bois. En plus du propos, Dick est très inspiré par le titre et voudrais exploiter musicalement son étrangeté. Pratiquement, pour le moment, on sait qu’il y aura trois instrumentistes sur scène ; clarinette, clarinette basse et basson, et un harmonium pris en charge par un des acteurs.
Peux-tu déjà nous donner les dates de création ? et la composition du reste de l’équipe ?
Les acteurs sont Paola Bartoletti, Vincent Cahay, Jean-Luc Couchard, Didier Deneck et Anne-Cécile Vandalem. Assistanat à la mise en scène: Estelle Franco. La scénographie : Philippe Henry fidèle compagnon de toutes mes créations.et la lumière sera créée par Laurent Kaye
Les producteurs sont : « Le corridor », « Het Muziek Lod » et le « Théâtre de la Place ». Il sera créé du 3 au 18 décembre 2004 au Théâtre de la Place de Liège puis partira en tournée en Belgique, (francophone et flamande) et en France en janvier – février 2005 et septembre –octobre 2005.
Tu viens également d’ouvrir un nouveau lieu à Liège baptisé « Le Corridor », peux-tu nous en dire quelques mots ?
C’est une « mini-structure » de production, avec résidence d’artiste, une petite salle de travail dans laquelle on pourrait présenter des étapes de travail , un lieu de recherche, sans être pressé par le résultat, un grand jardin en pleine ville pour s’y reposer…J’ai décidé de rester à Liège et j’habite au cœur du quartier le plus pauvre. Cyniquement, c’est presqu’un acte de résistance tellement nous sommes abandonnés par les pouvoirs publics. Tous les jeunes créateurs partent à Bruxelles. J’aimerais également faire une sorte de petit cinéma de quartier : une soirée vidéo à thème philosophique par mois à la quelle je convierai mes voisins
à l’asbl « Réflexions » à Liège
haut de page