du pain
pour les écureuils
une poétique de la "petite" résistance
Marie-Jeanne et Moassi : deux êtres au statut précaire ; deux pions de l’histoire économique contemporaine. Elle, veuve de mari et sans emploi, née pour consommer ; lui, veuf d’un frère et de son pays, et sans papier. Ils habitent à Kortessem, un petit hameau dans le Limbourg. Ils ne se connaissent pas. Alors que tout les sépare socialement, ils se retrouvent pourtant dans une chambre d’hôtel près de la gare du Nord à Paris. La veille, ils sont tombés amoureux l’un de l’autre et pour la première fois de leur vie, tout peut basculer…
« Ce n'est que l'étonnement devant nous deux, l'étonnement devant l'homme et la femme qui fait de moi un humain. Je sais maintenant ce qu'aucun ange ne sait »
Wim Wenders et Peter Handke (les ailes du désir)
création
Décembre 2006 : Théâtre de la Place à Liège
Février 2007 : Théâtre de la Balsamine à Bruxelles
13 représentations
production
le CORRIDOR, le Théâtre de la Place
subventions et aides
La Communauté française — Service
du théâtre et Théâtre et Publics
l’équipe
Pieter de Buysser (écriture), Mireille Bailly, Diogène N'Tarindwa (interprétation), Denis M'Punga (Jeu et Musique ), Philippe Henry (scénographie), Joël Bosmans (lumière et régie), Anne Verschueren (traduction), Estelle Franco (assistanat à la mise en scène), Dominique Roodthooft (mise en scène)
quelques notes dramaturgiques
Marie-Jeanne et Moassi s’aiment. J’espère pouvoir faire de leur être ensemble, de leur union, de leur capacité à se parler, un parasite dans la chambre des machines de l’Histoire. »
Pieter De Buysser
Si l’on peut penser au départ à un huit-clos psychologique, à une histoire à l’eau de rose sentimentale (la situation pourrait s’y prêter), tout de suite en entrant dans la langue de Pieter de Buysser, en ressentant les mots qui sortent de la bouche des protagonistes, nous sommes propulsés dans une autre dimension. Une réflexion d’ordre philosophique et politique se développe en filigrane au coeur même du language quotidien.
C’est dans la poétique que nous nous situons. La poétique de l’amour mais aussi celle de la résistance.
Et ce texte a le mérite de poser ces questions suivantes, aigües à souhait et au combien nécessaire dans notre monde occidental qui se veut lisse, sûr et puissant:
Est-ce que l’apparition d’un champignon dans la machine de l’histoire peut en changer le fonctionnement ?
Comment l’amour naissant de Marie-Jeanne et Moassi : “deux chiffres pour les statistiques” (ils n’ont jamais fondamentalement compté pour quelqu’un jusqu’ici), va–t-il leur permettre d’être mis au grand monde.
Comment Marie-Jeanne et Moassi, ces “animaux grégaires prédestinés” vont-ils se révéler l’un à l’autre dans leur singularité et par là-même venir en renfort au monde extérieur
Comment incarner cette “petite chance de résistance” dans la grande chance qui serait qu’eux-même et le monde se porte mieux.
revue de presse
extraits
(...)
Marie-Jeanne: Pourquoi m’as-tu suivi alors?
Moassi: Tes yeux.
Marie-Jeanne: Qu’est-ce qu’ils ont mes yeux?
Moassi: Un truc de clapotis d’eau claire profond comme la mer.
Marie-Jeanne: On dit mielleux ou fielleux?
Moassi: Je crois même qu’il y a une truite dedans.
Marie-Jeanne: Bah.
Moassi: Je l’ai pensé pour la première fois, quand je t’ai vue boulevard d’Evert, tu attendais, ton vélo à côté de toi, pour traverser, et tu voulais attacher tes lacets. Evidemment, tu ne pouvais pas le faire puisque tu tenais ton vélo. J’ai traversé et j’ai vu le plaisir têtu que tu retirais de cette situation impossible. Tu t’es agenouillée et tu as passé gaiement la jambe sous ton vélo, autour de toi, les gens s’attendaient à la catastrophe totale, mais quand j’ai vu tes yeux, étincelants d’autodérision fière et dans tes jambes, l’élégance d’un animal de cirque, alors…
Marie-Jeanne: Alors tu as passé ton chemin?
Moassi: Non, non, alors je t’ai suivie.
Marie-Jeanne: Non?
Moassi: Si, si, alors je t’ai suivie.
Marie-Jeanne: Jusqu’où?
Moassi: Jusque dans la rue du Puit.
Marie-Jeanne: Jusque dans la rue des Puits?
Moassi: Oui.
(silence)
Marie-Jeanne: On arrive à bien parler ensemble tout de même, tu ne trouves pas?
Moassi: Si, si, très bien.
Marie-Jeanne: Ce n’était pas nécessaire d’attendre si longtemps. Dans le train ce midi, de Kortessem à Bruxelles, pas un mot, dis donc, je t’assure que ça me porte sur le ventre.
Moassi: Oui, et pourquoi donc?
Marie-Jeanne: Mais j’aime ça! C’est comme le titillement de quand on saute de haut dans la piscine.
Moassi: On se tait de nouveau alors?
Marie-Jeanne: Dans le train de Bruxelles vers Paris : ma bouche était comme une tombe en marbre.
(...)
Moassi: Dors bien.
(il pourrait lui donner un baiser de bonne nuit, il hésite et s’arrête juste à temps)
Marie-Jeanne: (n’est pas déçue outre mesure, question maladresse et détachement des idiomes des amourettes, elle est sur la même longueur d’ondes que lui)
Dors bien.
(silence)
Moassi: Marie-Jeanne? Tu dors. Peut-être que les yeux s’ouvrent pendant le sommeil. Je suis bien réveillé mais je suis aveugle comme si j’avais les yeux fermés. Peut-être vois-tu maintenant ce que nous ne voyions pas quand nous étions éveillés. Nous sommes en train de sauter dans le vide, Marie-Jeanne, le vide. Nous sautons et il n’y a peut-être pas d’eau du tout. Marie-Jeanne, je suis une grenouille en fait, ma vie une succession de sauts dans le vide. Je suis une grenouille qui saute dans une flaque où il n’y a pas du tout de lumière. Je fais parfois de très grands sauts mais je retombe toujours exactement à la même place. Un quart de tour à gauche ou à droite, oui, bon, mais ce n’est pas ça qui vous ouvre l’horizon.
Je connais ça, Marie-Jeanne, je le connais tellement bien.
Marie-Jeanne: Vraiment?
Moassi: Tu ne dors donc pas?
Marie-Jeanne: Continue.
Moassi: Il n’y a rien à dire. C’est l’enfer. Il n’y a rien à dire. Chaque revirement s’est avéré ne pas en être un. Il n’y a aucun suspense. Aucun dénouement. Plus aucun drame. Les blagues sont presque épuisées, et mon propre drame est étalé quelque part, écrasé sous une roue arrière de l’histoire. Elle poursuit sa route. Elle suit son chemin comme un chien qui se mord la queue.
Marie-Jeanne: Moassi, laisse donc ce chien me mordre les mollets, je suis ici auprès de toi, plus rien ne peut venir entre nous, même si tu as traversé beaucoup de choses.
Moassi: Je ne pense pas que j’en ai traversé beaucoup.
J’ai été beaucoup traversé.
(...)
Moassi: Mais ce n’est pas non plus comme ça qu’on fait chez vous.
Marie-Jeanne: C’est bizarre de t’entendre dire nous et vous. Ça ne te réussit pas trop bien.
Moassi: Parfois j’aimerais pouvoir dire nous. Mais je n’y suis jamais parvenu.
Marie-Jeanne: Moi non plus. Je n’y arrive pas.
Moassi: Je ne sais pas si j’appartiens encore à un nous.
Marie-Jeanne: Moi non plus.
Moassi: Je ne sais pas si je dois considérer ça comme une abomination ou justement comme une chance.
Marie-Jeanne: Je crois bien que ça doit être amusant. Sentir ainsi qu’on appartient à un peuple ou à une foi. Calmant même.
Moassi: Et crépitant. Comme une mèche.
Marie-Jeanne: Mais au bout du compte, sûr. Parce que cet esprit du peuple et de foi, ça forme un solide airbag.
Moassi: Mais il est si épais qu’on ne peut plus conduire soi-même.
Marie-Jeanne: Ça peut faire du bien, parfois, non?
Moassi: Ce sont ceux qui ne conduisent pas et qui sont derrière qui ont la nausée, les conducteurs et les pilotes sont rarement malades.
Marie-Jeanne: Je veux déshabiller mon visage.
Moassi: Que dis-tu?
Marie-Jeanne: Que je voudrais déshabiller mon visage.
Moassi: Mais je vois ton visage, moi.
Marie-Jeanne: C’est vrai?
Moassi: Oui, je vois ton visage.
Marie-Jeanne: Mon visage nu?
Moassi: mmmoui.
Marie-Jeanne: J’aimerais que ça puisse exister: une communauté uniquement de visages nus. Ensemble. Une communauté qui n’a pas encore de nom.
Moassi: Comme nous maintenant?
(...)
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