le diable
abandonné 1
la Meuse obscure
— fantaisie lettriste en trois tableaux—
Dans un village de la forêt ardennaise, un vieux marionnettiste très éprouvé par la première guerre mondiale, demande à son fils de reprendre son théâtre. Mais le fils refuse. Il n’accepte pas de vivre caché derrière des décors, à faire parler des personnages imaginaires. Il veut être lui-même et dire franchement ce qu’il a à dire. Se sentant délaissé, le père choisit de mourir.
Le fils ne trouve pas de parole à la hauteur de ses ambitions. Il rencontre pourtant Élise, l’âme sœur ; mais se sent incapable de lui dire un seul mot qui soit juste et sincère. Grâce à la corde de pendu de son père, le fils noue un accord avec le diable. « Si tu me laisses tes dernières paroles, lui dit le diable, je te donnerais le moyen de découvrir le livre délavé. Tous les mots que tu y écriras et qui ne s’effaceront pas seront certifiés justes et sincères. »
Le fils part sur la route mais ne trouve pas de livre délavé. Il semblerait — en tout cas, l’âme sœur le prétend — que le diable se joue de lui et que ce livre n’existe pas. Le fils est à bout de force. Le diable, toujours à l’affût, le regarde sombrer dans le grand espace vide. Il espère que l’instant des dernières paroles est enfin venu…
Patrick Corillon
LE LIVRE "LE DIABLE ABANDONNE" EST PARU AUX
EDITIONS MEMO EN MARS 2007
"Il n'y a pas de plus grand plaisir que de descendre en soi,
mettre en mouvement tout son être, chercher des trésors nouveaux et enfouis."
Claude Debussy
création et diffusion (voir rubrique agenda)
Mars 2007 : Le Granit, scène nationale à Belfort
Mai 2007 : Palais des Beaux Arts à Bruxelles
Octobre 2007 : Comédie de Bethune
Novembre 2007 : Théâtre de la Place à Liège
Avril 2008 : Ferme du Buisson à Marne La Vallée
Mai 2008 : Festival Géo-Condé à Frouard
production
le CORRIDOR
coproduction
Le Théâtre de la Place à Liège
La Scène Nationale du Granit à Belfort
l’équipe
Patrick Corillon (conception, écriture, scénographie et manipulations)
Dominique Roodthooft (jeu et aide à la mise en scène)
Johanna Korthals (jeu)
Joël Bosmans (lumière et régie), Pierre Kissling (son et régie)
Clara Materne (production)
résumé de la fable
Dans un village de la forêt ardennaise, un vieux marionnettiste très éprouvé par la première guerre mondiale, demande à son fils de reprendre son théâtre. Mais le fils refuse. Il n’accepte pas de vivre caché derrière des décors, à faire parler des personnages imaginaires. Il veut être lui-même et dire franchement ce qu’il a à dire. Se sentant délaissé, le père choisit de mourir.
Le fils ne trouve pas de parole à la hauteur de ses ambitions. Il rencontre pourtant Élise, l’âme sœur ; mais se sent incapable de lui dire un seul mot qui soit juste et sincère. Grâce à la corde de pendu de son père, le fils noue un accord avec le diable. « Si tu me laisses tes dernières paroles, lui dit le diable, je te donnerais le moyen de découvrir le livre délavé. Tous les mots que tu y écriras et qui ne s’effaceront pas seront certifiés justes et sincères. »
Le fils part sur la route mais ne trouve pas de livre délavé. Il semblerait — en tout cas, l’âme sœur le prétend — que le diable se joue de lui et que ce livre n’existe pas. Le fils est à bout de force. Le diable, toujours à l’affût, le regarde sombrer dans le grand espace vide. Il espère que l’instant des dernières paroles est enfin venu…
notes d'intentions
Le spectacle a pour sujet le langage (sa vérité, ses mensonges) suivant qu’il est parlé ou écrit. Comment une histoire est-elle reçue selon qu’elle est parlée ou écrite ? Dans quel état se trouve le spectateur quand il reçoit une histoire par l’écoute d’un comédien ou par la lecture d’un texte ? Les images mentales qui naissent de l’une ou de l’autre approche sont-elles de la même famille ?
Le diable abandonné est une fable qui propose une plongée dans l’univers paradoxal du langage. Ainsi, la question de fond du projet (le langage est-il l’identité même de l’Homme ou uniquement un révélateur de son identité ?) se débat-elle dans un système formel (le langage est un monde en soi — un monde merveilleux de sons, de signes, de figures — dans lequel le sens que l’on donne aux choses peut se perdre à tout moment).
Sur la scène, le monde de l’écrit s’agite dans un castelet, et la parole s’incarne grâce à la comédienne. L’un et l’autre donneront vie aux protagonistes :
— Le père. Il n’a pu accepter les circonstances de la vie qu’en se dissimulant derrière des mots écrits.
— Le fils. Il est prêt à tout (même passer un pacte avec le diable) pour trouver une parole directe et sincère.
— Le diable. Pour lui, les mots se suffisent à eux-mêmes ; tout n’est qu’une question de style.
— Elise (l’âme sœur du fils). Sa parole est tellement porteuse d’idéal que tout le reste a fini par se désincarner autour d’elle.
— Les oiseaux. Il paraît que leur chant a l’innocence d’un enfant qui vient de naître.
En s’appuyant sur la nature même du théâtre, le spectacle cherche à faire de la lecture silencieuse d’un texte écrit, non plus un moment individuel, mais une expérience publique partagée.
Les textes écrits sont manipulés comme des marionnettes, la dynamique de leur typographie s’inspire autant de calligrammes médiévaux que du constructivisme russe.
La musique discrète de Giacinto Scelsi n’intervient pas pour combler le silence de la lecture, mais pour l’accompagner. La présence de la comédienne n’est en revanche pas là pour accompagner mais pour provoquer la lecture ; la provoquer en duel.
Placer des spectateurs devant un castelet et leur raconter une histoire, c’est les replonger dans l’état de l’enfance. À cette période de la vie, on est traversé par des puissances aussi abstraites que le vide, l’amour, la séparation, et l’on commence à entrevoir la magie des mots qui pourront les exprimer. Ces mots nés bien avant nous, qui nous définiront intimement, nous et notre culture.
Patrick Corillon
revue de presse
Magazine TV ARTE Décembre 07
extraits
Peut-on choisir de parler une autre langue que la sienne ?
Peut-on vraiment compter, rêver ou jurer dans une nouvelle langue ? L’avoir tellement en soi, que lorsqu’on est forcé de dire quelques mots dans sa langue d’origine, on le fait avec un accent étranger.
C’était cela, le sujet de ma maîtrise. Le titre : « L’arrachement à sa culture, du siècle des Lumières à nos jours. »
Pendant des mois, je suis allée chaque matin à la Bibliothèque nationale. J’y consultais les manuscrits d’écrivains qui avaient abandonné leur langue maternelle. À part quelques chercheurs débutants, ma table d’étude était fréquentée par un personnage très discret qui, invariablement, restait plongé dans le même ouvrage. Les pages de son livre étaient pourtant si délavées que l’on ne pouvait plus lire le moindre mot.
Un jour de beau temps, je profitai de notre seule présence à la table pour lui demander de quoi parlait son livre.
« De quelque chose qui, je crois, peut vous intéresser beaucoup, Mademoiselle. »
Il déplia un carton rabattu dans la couverture de son livre.
Oh, on dirait un petit théâtre de marionnettes !
Exactement, Mademoiselle, c’est une maquette du castelet du Théâtre de la Coquille. »
Son visage s’était glissé derrière le castelet de papier. Seule sa bouche apparaissait dans la fenêtre découpée. Instinctivement, et peut-être parce que je savais qu’il ne pouvait pas me voir, j’ai pris mon crayon. J’ai noté son histoire. Pendant trois jours. Trois jours de beau temps où, tandis que la ville entière se promenait dans les parcs, nous restions seuls à la Bibliothèque.
À la fin, la bouche m’a dit :
« Mademoiselle, permettez-moi une petite mise au point avant que nous nous séparions : cette histoire, vous l’avez notée sans me demander mon avis. Vous auriez pu simplement l’écouter ; de toute façon vous l’auriez retenue. Mais maintenant, elle est écrite de votre main. Tous les mots qui la composent vous appartiennent. Tous sans exception. Vous avez le reste de votre vie pour en mesurer les conséquences… »
Le Théâtre de la Coquille était un théâtre de marionnettes qui a vu le jour pendant la première guerre mondiale à Sérinan, un petit village lorrain en bord de Meuse.
Ce théâtre est né sur les cendres d’un autre, implanté dans le village depuis des générations et des générations.
Voilà comment cela s’est passé : au cours du terrible hiver 1915, il faisait tellement froid à Sérinan, que pour réchauffer les spectateurs transis par le gel, le montreur décida de brûler le castelet, puis les décors, puis toutes ses marionnettes, qui étaient taillées dans du chêne.
(...)
Avant de partir sur la route, le fils aurait bien voulu guetter un dernier signe du diable, mais le musée fermait ses portes et les visiteurs étaient priés de regagner la sortie.
Le fils se retrouva dans les rues sombres de Charleville. Il ne savait où aller ; aucune direction ne l’attirait. Alors, il se mit à tourner en rond en regardant ses pieds ; mais où qu’il aille, son lacet ne se dénouait pas. Il entra dans un café, un café des bas-fonds. Il se disait qu’il y rencontrerait peut-être un vieux marin qui lui parlerait de ses voyages et lui donnerait envie d’aller quelque part.
Le café était bondé, et l’ambiance surchauffée.
Un vieil homme vint vers lui en titubant, et lui renversa un verre sur l’épaule. Sans s’excuser, il fixa le fils droit dans les yeux. D’un seul coup, tout le monde se tut et regarda dans leur direction. — Ça y est, se dit le fils, c’est mon vieux marin, il va me raconter son histoire. Mais le vieux ne bougeait pas. Soudain, il dit froidement :
Donne-moi ton argent, fils !
Et tout le café partit dans un rire inquiétant.
Mais je n’ai rien sur moi, dit le fils, croyez-moi, je n’ai rien.
Donne-moi ton argent !, répéta le vieux tout en allumant son briquet.
Le fils s’aperçut alors que les effluves de ce que le vieux avait renversé sur son épaule, ce n’était pas du rhum, c’était de l’essence ! On voulait le faire flamber ! Le fils vit sa dernière heure arriver. Il sentit alors quelque chose d’incroyable se passer en lui. Des mots, un jaillissement de mots terribles, de mots qui dépassaient sa pensée, lui vinrent à l’esprit avec une facilité diabolique. Mais au plus profond de lui le fils se dit :
— Je ne peux pas prononcer ces mots, je dois les garder pour moi, personne ne peut venir me les prendre ; sinon, c’est la mort assurée. Serrer les dents, serrer les dents, que le diable ne m’entende pas. Mais les mots continuaient de monter en lui.
Je resterai parmi vous. Vous me voyez disparaître dans les flammes, mais je resterai. Bientôt je ne serai plus qu’un tas de cendre, et vous resterez bouche ouverte devant les décombres ; et vos rires qui attisent maintenant les flammes soulèveront tout à l’heure mes cendres ; le nuage de mes cendres flottera vers vous et déposera ses particules dans vos bouches ouvertes.
Mes cendres se blottiront au fond de votre gorge. Au début vous ne sentirez rien, mais je serai bien là. Vous irez boire un verre à ma santé. Vous ouvrirez une bonne bouteille. Mais le vin n’aura plus le même goût. Quand vous boirez le premier verre, vous serez déjà en train d’espérer que le second verre vous rende le goût que vous attendiez. Quand vous boirez le second, vous serez déjà dans la mémoire du troisième. Mais jamais elle ne reviendra. Et vous boirez, vous boirez... mais sans jamais retrouver votre goût... Ce sera moi qui, blotti dans le fond de votre gorge, goûterai votre vin.
Et vous vivrez dans l’espoir que le verre que vous êtes en train de boire passe plus vite ; que le temps passe plus vite pour être déjà dans le suivant ; et le temps s’accélérera tellement, qu’à l’instant où je vous parle, vous vous trouvez déjà à l’heure de votre mort.
Tout le temps que ces paroles s’étaient agitées en lui, le fils n’avait pas desserré les dents ; il avait tout gardé pour lui. Personne n’avait pu lui prendre ses paroles. Le vieux lui, comme attiré par quelque chose de plus fort que lui, pencha des yeux effrayés sur le nœud inversé du lacet gauche du fils et, prudemment, éteignit son briquet.
Le fils en profita pour s’enfuir du café.
Il pouvait enfin respirer un air un peu plus frais.
Des oiseaux passaient dans le ciel, il décida d’aller dans leur direction.
Il les suivit dans les vergers.
Il les suivit à l’intérieur de la forêt.
Les oiseaux s’étaient agglutinés sur une branche, et commençaient à dévorer un objet qui y était déposé.
C’était un livre. Le fils chassa les oiseaux et se précipita sur le livre. « LE GUIDE DE LA MEUSE OBSCURE »
(...)
fiche technique
Le diable abandonné 1 - La Meuse obscure - Fiche technique
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